Lettres du front macédonien (2)

Publié le 28 Août 2014

Campagne d'Orient (Grèce)

Campagne d'Orient (Grèce)

Dans les ruines de Yenni Kerri

31 mai 1916 

 

Mademoiselle, 

 

Tirez-moi d'embarras, je vous en prie.  Oui je dis d'embarras, car vos deux dernières lettres m'ont mis dans une situation difficile.

Ainsi dans votre charmante lettre du 18 vous m'appelez votre cher frangin. Inutile de vous dire que cette nouvelle appellation m'a fait vivement plaisir et je l'approuve beaucoup. Seulement voilà où se trouve mon embarras : dois-je vous appeler à mon tour, grande soeur, ou bien chère frangine tout simplement ? Vous direz il est stupide et vous aurez raison. Je perds le fil de mon idée......

Grande soeur, au sens figuré, c'est très justifié, mais il me semble et vous en conviendrez que nous n'en sommes plus à ces termes de premier abord et solennels. D'autre part vous me faites comprendre être plus jeune que moi. Alors je crois que chère frangine irait mieux, c'est d'ailleurs plus calin et beaucoup plus fraternel.

"Je ne me vois pas assez vieille pour un filleul de votre âge"    Oh !  voilà qui m'intrique au suprême degré. Aussi vous devinez ce que j'exigerai comme réponse dans votre prochaine lettre, votre âge. Vous seriez aimable aussi tout plein de me dire cela.

Il faut tout de même que je me présente un peu ma soeurette, ou du moins en âge. Dans vos premières lettres quand vous me parliez de la grande soeur, j'avais pris la chose au sens propre et figuré naturellement, voilà qu'il n'en est pas ainsi. Je me figurais une demoiselle dans les 24-25 ans que sais-je ? Mais non, elle est plus jeune. Tant mieux. Pourquoi ? Je n'en sais rien et cela me plaît plus. C'est donc entendu n'est-ce pas ? Je veux connaître l'âge de ma soeurette.

Laissez-moi maintenant vous remercier infiniment pour le colis, il est arrivé en parfait état et dans l'espace de trois jours. Le contenu était excellent et tout à fait de mon goût. A propos de goût ne vous en tourmentez pas, tout ce que vous y mettrez me plaira toujours. Seulement d'après votre lettre du 17 j'apprends l'arrivée d'un deuxième colis et j'en suis très confus et ne sais comment vous en remercier. Vous êtes vraiment trop bonne, je dirai même pas sérieuse.

J'ai été très heureux quand vous m'avez appris que vous étiez à Aulnay et que cela vous faisait plaisir. C'est bien vrai ce que vous dites, les beaux jours passent toujours trop vite. Combien j'aimerais aussi me trouver parmi des êtres chers comme vous en ce moment. Comme je ne savais pas apprécier les doux moments passés jadis dans ma ville ou alors je n'en comprenais que très peu la valeur.

On a raison de dire qu'il faut souffrir pour savoir mieux aimer. Hélas pour l'instant je suis privé de toute affection proche. Heureusement l'habitude est là pour nous soulager, elle efface le souvenir et l'on souffre bien moins. 

Si ce n'était les chaudes lettres que vous m'envoyez et celles que certains parents m'envoient, eh bien croyez Mademoiselle que je retournerais complètement à l'état animal. C'est triste mais c'est vrai et j'ai la certitude que tous mes camarades en sont là.  Ecartés de tout pendant des mois entiers comme des cloîtrés, c'est à y perdre toutes ses facultés. Pauvre jeunesse ! et quel sacrifice pour cette chère France ! 

Enfin vous me donnez espoir ainsi que tant d'autres et cela me relève un peu le moral. Dieu entende vos souhaits Mademoiselle puisque vous y mettez toute votre âme et proche soit le jour où nous reverrons toutes les beautés de la vie normale. 

Il paraît que mes pauvres turcs sont en mauvaise posture. Les hardis Russes viennent d'effectuer la liaison avec les Anglais ce qui donnera je pense aux Allemands l'occasion de réfléchir. je disais mes pauvres turcs Mademoiselle car ils sont plutôt à plaindre qu'à blâmer. Si ce n'était, leurs monstrueux entraîneurs et notre négligence diplomatique en Orient, nous aurions eu à l'heure actuelle une puissante armée de braves qui se battraient à nos sôtés tels tous nos alliés. Mais le turc est ignorant et par suite facile à conduire. Ses services étaient à la disposition du premier occupant et fatalement les autres sont arrivés avant nous.  Résultat : vous le voyez. Bref il faut espérer que c'est eux que nous aurons les premiers et que la chute de Bagdad sera un fort coup de massue donné à l'agonie de l'homme malade.

Quant à nous, c'est calme en général. Quelques bombardements se sont fait sentir ces derniers jours mais sans importance. Je ne sais trop les surprises qui nous sont réservées. Vous devez être plus renseignée que moi car c'est en France que se prennent les décisions.

Pour ma part je suis tranquille et toujours satisfait de mon poste. On ne saurait d'ailleurs être mieux. Le temps ne me manque pas pour écrire mais vous m'excuserez si j'ai mis deux jours pour répondre à vos lettres car par extraordinaire j'ai été un peu occupé hier et ce matin. Mais je n'ai pas manqué aussitôt débarassé de vous écrire.

Si vous le voulez bien à partir de ce jour on s'écrira plus osuvent que ce qui n'était jusqu'à présent. Je ne veux pas vous obliger si jamais vous n'en aviez pas le temps aussi j'attendrais votre réponse à ce sujet.

Je vous quitte alors en renouvelant mes remerciements pour les envois, ainsi que mes petites recommandations. Dans l'espoir de vous relire au plus tôt, recevez Mademoiselle, les très sincères amitiés de cotre frangin tout dévoué.

 

Hermann Wagner 

Dites-moi si l'aquarelle vous fait plaisir, je vous en enverrai toutes les fois que j'aurais l'occasion de dessiner.

En 1916 Gabrielle avait 24 ans, je n'ai pas de renseignement sur l'âge d'Hermann mais on peut supposer qu'il était dans la même tranche d'âge ou juste un peu plus âgé.

Les courriers sont retranscris très fidèlement mais bien entendu il faut les replacer dans le contexte de l'époque.

Fermage macédonien

Fermage macédonien

Bises

Rédigé par Elisabeth

Publié dans #Lettres du front

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CosIadoru 28/08/2014 19:00

Merci pour ce témoignage d'époque!!!Bises:)

unehistoiredefil 28/08/2014 14:52

Les lettres sont toujours aussi belle!!!!

Kiss-Bisou

careli 28/08/2014 11:12

comme ces missives me rappellent la chanson de M Le Forestier "les lettres"
et comme j'ai pleuré en écoutant cette chanson à l'époque ....

ma-ger-de 28/08/2014 09:17

que dire... fabuleux de pouvoir lire ce genre de chose.. merci du partage!!

Lilou pour L 28/08/2014 08:44

J'ai relevé la justesse du propos ... Français ou Turcs, c'est le petit peuple qui souffre, manipulé par des décisions prisent en haut lieux ... quelle horreur que ces guerres !!! Belle journée à toi Xoxo