Lettres du front macédonien (4)

Publié le 3 Septembre 2014

Lettres du front macédonien (4)

24 juin 1916   

 

Bien chère frangine,

 

J'ai reçu hier votre charmante lettre du 12 qui m'a ravi et m'empresse de vous faire réponse. Soyez certaine dans tous les cas que toutes les fois que je recevrai ainsi vos bonnes lettres le cafard ne m'attaquera pas et loin de défaillir je serai armé d'un formidable engin qui le mettra en fuite. Enfin, je tiens à vous remercier des bons sentiments que vous avez pour moi et pense que quoique éloigné je pourrai par mes lettres vous prouver qu'ils sont réciproques. Soyez donc assidue pour m'écrire chère frangine et je ne me lasserai jamais de lire vos réconfortantes lettres. 

Vous me faites de la peine quand dans un passage de votre lettre vous me dites que votre amitié serait si peu de chose. Avouez que ça n'est pas gentil et que loin de penser à cela au contraire j'étais très touché de la bienveillance d'une personne que je ne connaissais pas et qui s'offrait à moi pour adoucir ma vie. C'est au contraire à moi de vous assurer de toute ma sincérité et ne saurai jamais comment vous faire preuve de ma gratitude.

Quant aux petits dessins il n'y a vraiment pas de quoi. Mais puisque cela vous fait plaisir je me ferai une joie de vous en joindre à mes lettres toutes les fois que je le pourrai.
Mais d'autre part je vous en supplie ne me traitez pas d'artiste car j'en suis bien loin. Soyez donc modeste et réservez ces titres pour le jour où j'aurais acquis plus d'habileté, pour l'instant je ne suis qu'un artiste manqué et je vous expliquerai en quelques lignes pourquoi. Cela vous intéressera peut-être et vous connaîtrez ainsi une petite partie de la vie de votre frangin.

Vous le savez fort bien maintenant que je suis français et né de parents français. Mon père est originaire de Douai et c'est de lui que j'ai hérité ces dispositions que j'ai pour le dessin et la peinture. Mais voilà, durant mon jeune âge ma plus grande et favorite occupation était le dessin et mes parents n'y voyaient aucun inconvénient, et au contraire m'encourageaient tout en ayant soin de mon instruction.  Ce n'est qu'au moment où je dus fixer le choix de ma carrière future qu'il y eut des troubles. 

A mon avis, chère frangine, un homme ne doit jamais aller chercher son métier là où il n'y trouve pas des dispositions qui lui sont naturelles. Or chez moi vous voyez maintenant quels étaient mes penchants. En conséquence j'exposai mes plans à ma famille. Malheur ! on levât aussitôt les bras et l'on voyait déjà le fils misérable et gagnant sa vie difficilement. Cela arrive et même les chances sont très nombreuses mais le préjugé est faux. Que voulez-vous je n'ai rien pu contre cette idée enracinée dans le cerveau de tous les parents d'après lequel les arts ne nourrissent pas. J'en connais beaucoup et qui sont loin de mendier leur pain. 

Bref , je dus abandonner mon parti et à défaut embrasser la carrière d'ingénieur électricien. C'est en 1913-14 que j'étudiais à Paris quand la guerre vint entraver heureusement mes études. Je dis heureusement car de plus en plus ma passion pour les arts l'emportait sur le reste et ce n'est plus à présent, après deux ans de guerre que j'y reviendrai. J'ai pris ma décision et on aura beau me sermonner je n'en démordrai plus. J'ai d'ailleurs préparé mon petit discours qui me donnera gain de cause à mon retour, j'en suis certain. 

Vous voyez donc chère frangine que vous êtes plutôt devant un futut ingénieur que devant un artiste. Et dire qu'en juillet cette année-ci j'aurai eu mon diplôme.  Enfin je ne le regrette pas car je travaillais à contre-coeur. Maintenant si j'en reviens je serais libre et m'adonnerai entièrement et fiévreusement à mon art.

Je me spécialise particulièrement dans la caricature et si la destinée me favorise, vous pourrez d'ici quelques temps voir quelques dessins que j'ai expédiés à Paris pour les faire publier. Je tâte ainsi le terrain afin de me rendre compte de ce que je pourrai faire. Sitôt que j'aurais une réponse je vous écrirai pour vous dire ce qu'il en est .

Vous me parlez de permissions, hélas il n'en est toujours pas question ou du moins très peu. Comme vous l'avez deviné c'est la longue traversée surtout dangereuse, qui est la cause de la suppression. A moins qu'un évènement du hasard nous rende maître des Turcs et par suite de la mer, je ne vois pas d'autres solutions pour retourner en France avant la fin de la guerre. C'est un triste présage mais devant la force on s'incline, on s'y habitue peu à peu et la chose finit par être très naturelle. Cela n'empêche pas de vous remercier infiniment de l'offre que vous me faites de venir passer une partie de ma permission auprès de vous. Je n'ai pas le plaisir de connaître vos parents qui doivent être de votre avis certainement, aussi je vous charge de mes respects auprès d'eux et tous mes remerciements.

Comme vous chère frangine je serais on ne peut plus heureux de me trouver avec ma soeurette et de sentir auprès d'elle l'affection et le bonheur oublié et si lointain depuis mon départ de Constantinople. Je retrouverais certainement là le calme et la sérénité, enfin ce sera un rêve malheureusement trop court et ce bonheur que vous qualifiez de tout petit à l'idée de pouvoir vous trouver sera au contraire très grand. Sachez aussi que si votre pensée me suit, la mienne ne vous quitte pas et c'est avec impatience que j'attends vos lettres pour me sentir toujours plus près de ma frangine.

Ci-joint une petite photo que j'ai fait ces derniers temps, je pense qu'elle vous fera plaisir. Vous pourrez voir un peu la frimousse de votre filleul.

Lettres du front macédonien (4)

Ce n'est pas une tête de turc heureusement. Je sais que les poilus envoient chez eux des bagues faites en aluminium ou avec des pièces serbes mais je trouve que la chose devient trop banale et je remplace cela par une vieille monnaie hongroise que j'ai trouvée chez des paysans. Elle est intéressante et date de 176_ (?) du XVIIIème. Je pense qu'elle vous offrira plus d'intérêt qu'une bague et la porterez à votre guise en souvenir de votre poilu tout dévoué et qui ne cesse de penser à sa soeurette. 

Je veux qu'en toute franchise vous me disiez si une bague vous fait envie, je me ferai un plaisir de vous en envoyer .  

 

Hermann                                   

Les photos qui illustrent ces lettres sont des originaux envoyés par Hermann. Elles ont été agrandies bien gentiment par un ami photographe. Certaines n'ont pas pu l'être car devenues trop claires et "illisibles" avec le temps.

Elles ont du être agrandies car elles font seulement 4cm x 6cm à l'origine !!

Pour les cartes postales , je les ai reprises en photo et ça rend plutôt bien. Quant aux dessins sur les lettres je les avais déjà en diapos ce qui donne une meilleure résolution. Et je dois dire que je suis très contente du petit appareil que j'ai acheté pour numériser les diapos et les négatifs, il fait du très bon travail.

Voilà pour les petits détails techniques.

A bientôt , bises

Rédigé par Elisabeth

Publié dans #Lettres du front

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Lilou pour L 04/09/2014 07:46

Le dessin est incroyablement beau !!! Et cette amitié épistolaire donne le frisson tellement elle semble forte ... Merci pour ce merveilleux partage ;) xoxo

CosIadoru 03/09/2014 17:42

Des lettres toute en délicatesse:)Merci pour le partage!!!Bises:)

unehistoiredefil 03/09/2014 11:56

Les cartes sont vraiment magnifique et c'est très intéressant se qu'Hermann nous apprend!!!!
Merci!

Kiss-Bisou